Le méconnu T'ang Haywen, grand artiste chinois moderne installé à Paris

Judith Benhamou une observatrice française très écoutée du marché de l'art a écrit pour le magazine de Les Echos, premier quotidien financier français, un article sur la vente aux enchères de 50 peintures de T'ang Haywen provenant de la collection de l'état Français. Elle est notamment l'auteur de: Art business: Le marché de l'art ou l'art du marché (2001, ISBN 978-2-84323-305-0) et Les artistes ont toujours aimé l'argent ( 2015, ISBN 978-7-5100-8806-3)

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Il faut redécouvrir T'ang Haywen avant la rétrospective que lui consacrera le musée Guimet dans un an. Longtemps oublié, ce grand peintre chinois qui vivait en France refait surface à la faveur d'une vente aux enchères chez Artcurial de 50 de ses oeuvres vendues par l'Etat. Estimations maximales: 4.000 Euros

Par Judith Benhamou
Publié le 15 mars 2023

Autour de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs artistes chinois qui vont rentrer dans I'Histoire ont fait un voyage en bateau qu'ils considéraient comme initiatique, de Shanghai à Marseille. Leur rêve était de s'installer dans la cité qui était alors l'épicentre de l'art mondial: Paris. Parmi eux on peut citer Ai Qing (1910-1996), le père de l'artiste et opposant politique Ai Weiwei, qui arrive en France en 1929. II déviera vers une carrière littéraire jusqu'à devenir l'une des gloires de la poésie chinoise moderne, inspiré entre autres par Verlaine.

Les deux célébrités de l'art franco-chinois Zao Wou-Ki (1920-2013) et Chu-Teh- Chun (1926-2014) arrivent respectivement en 1948 et 1955 à Paris mais il serait d'évoquer un autre personnage clé qui constitue un pont entre les cultures des deux pays. II s'agit du peintre T’ang Haywen (1927-1991), débarqué en France lui aussi en 1948.

Relatif anonymat

Le 5 avril 2023, la maison de vente Artcurial disperse 50 de ses œuvres à la demande de l'Etat français, qui gère sa succession. C'est un événement pour le marché d'un artiste dont la cote est bien inférieure à ce qu'il mériterait. On peut expliquer le relatif anonymat dans lequel ce peintre remarquable a été confiné par plusieurs raisons. Aux dires des spécialistes, à commencer par l'auteur de son catalogue raisonné et responsable de ses droits moraux (Note 1), Philippe Koutouzis "T'ang n'était pas animé par un désir de réussite. Il n'était pas opportuniste. Le fait qu'il ait été homosexuel n'a pas joué en sa faveur non plus, dans une société encore conformiste."

T'ang Hawyen voyageait beaucoup. Il n'a pas eu un galeriste influent au long cours qui aurait défendu ses intérêts. Ce mélomane qui n'a pas non plus bénéficié d'expositions majeures dans des institutions se contentait de vivre modestement dans le 14e arrondissement de Paris. A sa mort, victime du sida, il n'avait pas prévu de testament et ses biens sont allés à l'Etat, qui a procédé en 1992 et 1993 à une dispersion massive aux enchères, peu valorisante pour l'oeuvre du peintre, sous le marteau du commissaire-priseur Yves-Marie Leroux. Elle n'était l'objet ni d'un catalogue ni même d'une liste d'œuvres.

La vente du 5 avril prochain chez Artcurial correspond à la suite tardive de cet épisode. Les pièces concernées dormaient, semble-t-il depuis trente ans (Note 2), dans des entrepôts des Domaines. On note qu'après sa disparition, en 1996, une rétrospective a été consacrée à T'ang Haywen au musée océanographique de Monaco et, à Paris, le musée Guimet a montré une sélection de ses oeuvres en 2002. Un conflit juridique au long cours sur la légitimité de Philippe Koutouzis, opposé au galeriste, décédé en 2020, Enrico Navarra, s'est conclu par la légitimation officielle de l'auteur du catalogue raisonné, et a créé, un temps, un climat de suspicion sur le marché de l'artiste chinois.

Prix record à 378.000 euros

Au printemps 2024, le musée Guimet consacrera de nouveau à T'ang Haywen une exposition. L'institution vient d'acquérir 200 œuvres à titre gratuit auprès de l'Etat français. On note que le très influent musée M+, à Hong Kong, qui a ouvert ses portes il y a quelques mois et devrait exercer une influence majeure en Asie, possède plusieurs de ses peintures et dessins, à commecer par le prix record pour l'artiste: une toile abstraite de 1964-1966 adjugée en 2015 pour 378.000 euros.

Rappelons que les prix record pour ses contemporains s'élèvent, selon la banque de données Artprice, à 24,6millions d'euros pour Chu Teh-Chun, et à 56 millions d’euros pour Zao Wou Ki. Mais contrairement à eux, T'ang Haywen a peu peint sur toile et, de par son itinérance même, a souvent réalisé des petits formats. Par ailleurs, il n'a pas suivi une formation artistique en Chine. Tout juste son grand-père lui a-t-il enseigné Ia pratique de la calligraphie traditionnelle.

A Paris, ce natif du Fujian va suivre l'enseignement de l'Académie de la Grande Chaumière, dans le quartier du Montparnasse, qui lui donne les rudiments de l'art occidental: représentations libres inspirées de modèles vivants, usage de la toile et de l'huile. "On sent clairement son travail inspiré tantôt par Paul Gauguin, tantôt par Paul Klee, Jackson Pollock ou Joan Mitchell", observe Valérie Zaleski, commissaire de la prochaine exposition du musée Guimet. "C'est un artiste important qui est aussi très influencé par ses racines chinoises. II produit généralement en petits formats et en séries, par diptyques et triptyques. Des musées américains influents, comme La Menil Collection, à Houston, ou l'Art Institut de Chicago, ont fait l'acquisition de certaines de ses oeuvres. Je suis particulièrement sensible à sa période des années 1980 jusqu'à sa mort, Iorsqu’iI crée de manière dépouillée".

Estimations outrageusement basses

T'ang Haywen s'exprime dans ses jeunes années par un style purement figuratif, comme cette aquarelle datée de 1956 proposée chez Artcurial qui représente un bouquet de fleurs. Réalisée dans les tons de rouge sur fond blanc elle est signée en chinois et estimée à 1.000 euros. Plus généralement, les estimations de cette vente sont outrageusement basses: entre 800 et 4.000 euros. "Nous avons voulu donner des estimations attractives", explique l’experte de la vente, Sophie Cariguel. "Et puis il s’agit de petites oeuvres sur papier".

Cependant, si I'opération engendre l'écho qu'elle mérite, les prix devraient être sensiblement plus élevés. L'une des oeuvres les plus remarquables de ces enchères est une aquarelle et gouache de 1983-1984 composée en diptyque de traits multicolores (estimation: 1.5O0 euros). Dans les années 1960, il imagine des paysages polychromes qui flirtent avec l'abstraction. La vente contient de nombreuses encres des années 1970 et 1980 qui jouent avec les contrastes et les transparences en recyclant dans l’abstraction les techniques traditionnelles chinoises (estimations: autour de 1.500 euros).

Nombre de lots proposés ce 5 avril sont d'une allure modeste mais d’une grande beauté.

Le 5 avril 2023, à Paris, artcurial.com


Note 1: Précision: Philippe Koutouzis n’est pas responsable des droits moraux de T’ang Haywen et ne s’en est jamais prévalu. Toutefois il est devenu, depuis le 22 septembre 1995 et par acte notarié, bénéficiaire des droits de reproduction sur l’oeuvre de T’ang Haywen et inscrit en tant que tel à l’ADAGP depuis le 3 octobre 1997.

Note 2: Précision: La DNID, c.a.d la Direction Nationale d’Intervention Domaniales, connue sous l’appellation Les Domaines gère les biens de l’état français. Les oeuvres de T’ang Haywen, objet de cette vente, ont été confiés aux Domaines, il y a moins de trois ans, suite à une saisie par les tribunaux et résultant d’une décision judiciaire.