Film

T’ang Boogie

Les images apparaissent et disparaissent en saccades successives comme des jets d’encre sur le papier. Les plans sur le papier blanc sont comme des flashs de lumière. Les œuvres sont toutes de même taille, le cadrage est fixe, 48 images défilent en deux secondes, dans un sens puis dans l’autre, l’oeil s’habitue, notre cerveau mémorise et reconnaît les images.

T’ang Boogie, encre animée, traduit dans la réalité les voies aléatoires de l’encre qui elle-même traduit la vie. Cette métaphore dégage T’ang des prétentions de la virtuosité et de la mièvrerie. Il participe à un processus qui utilise ses œuvres comme une matière première, et en cela conforme à l’idéal artistique du taoïsme qui trouve là un écho très contemporain.

Le Boogie expose aussi la nature de sa production des années 1970. Des œuvres où le vide parcouru de traits joue le plus grand rôle alternent avec d’autres où l’espace du diptyque est presque entièrement encré, ne laissant apparaître que les points de lumière du vide.

L’impression qu’il laisse, au spectateur qui fera l’effort de le regarder sans ciller, pourra être négative - un rejet immédiat - ou alors l’incitera à comprendre et à regarder à nouveau et encore. C’est cette réaction immédiate de curiosité et d’attirance qui motiva Guo Gan, maitre du violon chinois à deux cordes, pour mettre T’ang Boogie en musique. Gan vit dans l’utilisation par T’ang des ses oeuvres comme une matière première un acte "libre, généreux et osé", un rejet de leur matérialité mais certainement pas de leur existence. Tom et Haywen avaient eu l’intention de mettre une musique sur le Boogie mais n’en avaient pas eu le temps. Guo Gan regarda le Boogie de nombreuses fois pour finalement créer sur les images le morceau "encre ivre" qui fait maintenant partie de son répertoire.

Le rejet, au prime abord surprenant, vint d’un grand philosophe français à qui je proposais en décembre 2018 de visionner le film mis en musique par Guo Gan. Sa réaction fut immédiate: "C’est extrêmement agressif d’un point de vue optique. C’est également très années 70…Du siècle passé… Et je ne vois pas franchement l’intérêt, en dehors de blesser l’oeil comme organe…". Il avait vu T’ang Boogie comme "plus de notre temps" et douloureux pour les yeux. Je n’ai pas cherché à le convaincre car son temps est précieux mais je fus un peu déçu de son absence de réserve; lui qui d’ordinaire nous enseigne à regarder en profondeur. Puis je compris l’erreur que j’avais commise de soumettre à un regard purement occidental et cartésien le résultat d’un jeu taoiste.

T'ang Boogie est une oeuvre et une expérience unique, une incitation taoiste à voir et à ressentir, et un repère qui prendra la place qui lui revient dans l'histoire du renouveau de l'encre.

T'ang Boogie est une collaboration entre T'ang Haywen et Tom Tam.